Est-il possible de traduire l’humour ?

Même si le rire est universel, ce qui fait rire ne l’est pas. Une blague peut sembler drôle à une personne, mais en laissera de marbre une autre. En prenant du recul, ce qui fait rire les membres d’une culture donnée pourra laisser indifférent, voire choquer, les membres d’une autre culture.

C’est pour cela que traduire l’humour est sans doute l’une des tâches les plus délicates auxquelles pourrait être confronté un traducteur. En effet, l’humour est présent sous de nombreuses formes, et est intrinsèquement lié à la culture. Il est très rare qu’il existe des équivalents directs d’une blague à l’autre.

Dans cet article, nous donnerons quelques exemples de stratégies permettant de traduire des contenus humoristiques efficacement, ainsi que les limites de la pratique.

Traduire littéralement : l’exemple de la « blague la plus drôle du monde »

Comme indiqué en introduction, l’humour dépasse rarement les frontières, à moins d’être non verbal (par exemple, une chute inattendue, comme le gag de la peau de banane). Il existe par ailleurs de rares cas où une blague peut être traduite telle quelle. C’est le cas de la « blague la plus drôle du monde », en réalité une expérience menée par le psychologue britannique Richard Wiseman. Cette blague met en scène deux chasseurs, dont l’un tombe subitement à terre, a priori sans vie. Effrayé, le second chasseur appelle les secours, en rapportant que son ami est mort. L’opérateur lui demande alors de s’assurer que son ami est bien mort. Après un silence, l’opérateur entend un coup de feu, puis le chasseur reprend l’appareil et dit : « Et maintenant, qu’est-ce que je dois faire ? ».

Bien entendu, cet exemple est aussi universel que possible, et est susceptible de faire rire un grand nombre de personnes. C’est le cas précisément parce que la mise en situation (les deux chasseurs, la situation d’urgence et la réaction sensée d’appeler les secours), l’amorce (le choix de mots de l’opérateur téléphonique conduisant à un quiproquo) et la chute (le chasseur qui tire sur son ami car il a compris les propos de l’opérateur différemment de ce qui est attendu) n’impliquent aucun composant fortement culturel. Aussi, on pourrait tout à fait imaginer qu’en la traduisant littéralement, elle ne perdrait pas son effet comique.

Trouver une équivalence proche

L’affaire se corse lorsque le caractère comique d’une blague est lié à un jeu de mots ou à une référence culturelle. Dans ce dernier cas, pour traduire la blague, on mobilisera les mêmes stratégies que pour traduire une référence culturelle qui n’est pas nécessairement humoristique.

Toutefois, certains calembours ne reposent pas sur une référence culturelle, mais simplement sur des homophonies (deux mots différents qui se prononcent de la même façon) ou des polysémies (un mot qui peut avoir plusieurs sens). Prenons la blague en anglais suivante :

What is brown and sticky ? A stick.

Ici, le caractère comique de la blague repose sur la polysémie de « sticky ». L’acception qui vient en premier est « collant ». En cherchant la réponse à la question, on va donc naturellement commencer par essayer de trouver des exemples d’objets ou de matières collantes de couleur brune. Toutefois, c’est à l’annonce de la chute (« un bâton ») que l’on comprend que « sticky » est employé dans un deuxième sens, à savoir « semblable à un bâton ». Traduire cette blague telle quelle neutraliserait totalement cette polysémie, et la viderait de son sens :

Qu’est-ce qui est marron et collant ? Un bâton.

Dans certaines circonstances, un bâton est effectivement marron et peut être collant. Toutefois, en français, le mot « collant » n’est pas polysémique, et n’a aucun lien sémantique ou phonétique avec « bâton », qui est la chute de la blague. Traduite littéralement, elle est un non-sens.

Néanmoins, on peut tout à fait envisager d’utiliser une plaisanterie similaire pour « traduire » celle en anglais ci-dessus. Ainsi, elle pourrait devenir en français :

Qu’est-ce qui est petit et marron ? Un marron.

L’effet produit est sensiblement le même que la blague en anglais, car la question d’origine va pousser la personne interrogée à chercher des objets marron de petite taille. Comme en anglais, c’est la chute qui révèle la polysémie du mot « marron » (le fruit du marronnier ou la couleur).

Il s’agit ici d’un cas idéal, puisque la blague en anglais et sa traduction en français utilisent toutes les deux une propriété et la même couleur.

Retranscrire l’intention

La traduction ne peut se passer d’un contexte, qui orientera le choix des mots utilisés. Il en va de même pour la traduction de l’humour. Dans les deux exemples précédents, la traduction était relativement facile, parce que le contexte faisait que l’on pouvait trouver des équivalents similaires, voire identiques à la blague d’origine. Mais qu’aurait-on pu faire si cela n’avait pas été le cas ?

Si l’intention de l’histoire drôle est simplement de faire rire, et qu’elle n’est pas associée à un contexte précis, alors le traducteur peut simplement écrire une histoire différente dont le but est de faire rire, même si elle ne reprend aucun élément de la source.

Si en revanche, la blague est structurée par un contexte bien défini, sans lequel elle n’aurait aucun sens, l’exercice est plus périlleux. Prenons l’exemple suivant, issu de l’émission britannique The Sketch Show, diffusée de 2001 à 2004.

L’humour est fondé sur l’homophonie de « knights » (chevaliers) et « nights » (nuitées). Pour la réceptionniste de l’hôtel, difficile de savoir si les protagonistes veulent donc une chambre pour deux nuits, ou bien pour deux chevaliers. Cependant, en français, il serait impossible de traduire ce gag, car l’ambiguïté entre les deux n’existe pas. S’il s’agissait de traduire l’émission pour l’adapter à un public français, il faudrait probablement laisser cette scène de côté et en tourner autre totalement différente qui reposerait sur une situation similaire, mais avec un calembour différent. Peut-être pourrait-on imaginer deux personnes déguisées en sorciers qui se rendent dans une boulangerie pour demander des baguettes !

Expliquer la blague

Dans certaines situations, par exemple lorsque le trait d’humour est intraduisible et qu’une tentative de réécriture est impossible, il faut se résoudre à la laisser de côté, et à l’expliquer au public cible. Cette explication peut prendre la forme d’une note de bas de page, par exemple.

Si c’est impossible (pour des raisons de contraintes d’espace ou liées au format), alors on se contentera d’une traduction factuelle, qui perdra naturellement de son humour au profit d’une meilleure compréhension. En effet, il serait dommage de perdre le lecteur dans une plaisanterie traduite maladroitement.

Conclusion

La traduction de l’humour est un travail délicat. En effet, un texte qui provoque le rire dans une langue doit, si possible, susciter la même réaction dans une autre. Toutefois, il ne faut pas non plus entraver la bonne compréhension du texte, sous peine de frustrer le lecteur.

Il s’agit alors, pour le prestataire de services linguistiques, de déterminer la meilleure marche à suivre, en fonction de ses compétences linguistiques et culturelles. Pour tous vos besoins en la matière, vous pouvez faire appel à ALPHABETS, qui dispose d’une équipe d’experts prêts à vous accompagner. N’hésitez donc pas à nous contacter !